Points de vue : Une chapelle blanche de
Simon Lavoie
La pierre dun autel
par Stéphane LépineDes hommes dégarnissent avec
précaution lautel dune petite chapelle de campagne et enlèvent la pierre
sacrée qui renfermait les reliques des saints et sans laquelle un prêtre ne peut dire la
messe. Une femme, au réveil, murmure sa prière matinale et ouvre la fenêtre de sa
chambre, qui donne sur cette même chapelle blanche au toit rouge. Le temps passe. Elle va
au jardin. Puis, une camionnette rompt le silence bruissant de la campagne et un jeune
homme arrive. Il sappelle Jérémie Bluteau : Jérémie à Jérôme à Léopold sur
le cap, que la dame a bien connu autrefois. Ils sont allés à lécole ensemble.
Jérémie est venu repeindre en bleu cette chapelle que plus personne ne fréquente
aujourdhui et qui a grand besoin de réparations. Il se met à luvre.
Pendant que sopère la transformation et quelle écosse des pois, notre regard
glisse sur les vieilles photos qui ornent les murs intérieurs de la maison où loge la
gardienne du temps et de la mémoire. Il vient lui demander de leau ; elle lui offre
une soupe. Moments démotion, et de gêne aussi pour le jeune homme, au cours
desquels la femme lui montre des photos de son grand-père et reconnaît en lui
lhomme quelle a sans doute aimé dans sa jeunesse. Ces moments tout simples
marquent une journée particulière pour tous les deux, où quelque chose survient qui
bouscule lordinaire de leurs vies et où le temps, le vent, les reflets de la
lumière sur leau, les nuages et la pluie passent en laissant des traces.
Voyeurs captivés ou spectateurs hypnotisés, nous guettons quelque chose. Un
événement ? Une chute ? Rien de tout cela nest ici envisageable. Bien que le film
pourtant nous réserve une surprise.
Simon Lavoie signe, à laide de plans fixes et de lents travellings, à travers
une succession de citations de diverse nature (arrivée quasi cérémonielle dune
camionnette, vieille dame qui se dirige vers son jardin, orage qui sabat sur un
sous-bois), une sorte de tombeau cinématographique pour Tarkovski. Un tombeau, à la
manière de celui que Ravel composa en hommage à Couperin, qui renferme non pas les
images de ses films, mais plutôt lessence de ladmiration que lui porte Simon
Lavoie. On ne peut sempêcher de penser au Nicks Movie que
Wenders a consacré aux derniers jours de Nicholas Ray. Pourtant, lart, la manière,
la matière, tout distingue ces deux entreprises. Tout sauf une idée essentielle : cet
art à peine centenaire quest le cinéma, et qui est peut-être en train de
séteindre, rend nécessaire la transmission directe, de réalisateur à
réalisateur, dune vraie ambition pour le cinéma. Car ce tombeau pour Tarkovski en
laisse ainsi deviner un autre, pour le cinéma cette fois-ci. Un tombeau moins
mélancolique quinitiatique. La chapelle sera bientôt transformée en boutique pour
souvenirs et artisanat. Il ne sy est pas célébré de messes depuis si longtemps.
« Mais si on en dirait, des messes, les gens viendraient ! » soffusque la vieille
femme. Mais la municipalité préfère repeindre, rénover, restaurer, redonner de la
couleur à cette chapelle (comme on le fait pour certains chefs-duvre du
passé afin de les rendre plus accessibles aux spectateurs daujourdhui). Mais
la nature et le temps se ligueront et se déchaîneront pour empêcher cet outrage fait à
la mémoire et à la transmission.
Simon Lavoie, qui visiblement envisage encore le cinéma comme un art quasi sacré,
uvre dans un temps antérieur au petit
commerce et au triomphe actuel du divertissement et de la distraction, dans le Québec des
« dernières fiançailles », dans la Russie mémorielle dAndreï Tarkovski, ce
faiseur dicônes qui cherchait à représenter linvisible. Cest dans
cette antériorité, dans cette étrangeté radicale que le cinéaste reconnaît la source
de ses images. Cest dans cette épaisseur de la mémoire quil faut donc
inscrire le cinéma de Lavoie, qui travaille et crée ses images en se livrant à un
bouleversant
« exercice dadmiration ». À lexemple du jeune fondeur de cloche dAndreï
Roublev, qui, à force de conviction et illuminé par ce quil faut bien
appeler la foi, parvient à arracher à la glaise le timbre céleste dune cloche
sans en connaître encore le secret de fabrication, Lavoie livre déjà, avec Une
chapelle blanche, une entreprise poétique de lordre de lépiphanie.
Et à linstant miraculeux où la pluie sabat sur le jeune homme qui se tient
immobile au milieu des hautes herbes à lorée dune forêt, le spectateur peut
sexclamer sans hésiter, le souffle coupé par lémotion : Quel
chef-duvre !
Québec, 2005. Ré. et scé. : Simon Lavoie. Ph. : John B. Ashmore. Décors : Valérie
Seers. Mont. : Mathieu L. Denis. Son : Martin Allard, Hugo Brochu et Bobby OMalley.
Prod. : Metafilms inc. Int. : Hélène Loiselle et Marc Paquet. 39 minutes. Couleur. |