Numéro 124
Points de vue : Une chapelle blanche de Simon Lavoie
La pierre d’un autel

par Stéphane Lépine

Des hommes dégarnissent avec précaution l’autel d’une petite chapelle de campagne et enlèvent la pierre sacrée qui renfermait les reliques des saints et sans laquelle un prêtre ne peut dire la messe. Une femme, au réveil, murmure sa prière matinale et ouvre la fenêtre de sa chambre, qui donne sur cette même chapelle blanche au toit rouge. Le temps passe. Elle va au jardin. Puis, une camionnette rompt le silence bruissant de la campagne et un jeune homme arrive. Il s’appelle Jérémie Bluteau : Jérémie à Jérôme à Léopold sur le cap, que la dame a bien connu autrefois. Ils sont allés à l’école ensemble. Jérémie est venu repeindre en bleu cette chapelle que plus personne ne fréquente aujourd’hui et qui a grand besoin de réparations. Il se met à l’œuvre. Pendant que s’opère la transformation et qu’elle écosse des pois, notre regard glisse sur les vieilles photos qui ornent les murs intérieurs de la maison où loge la gardienne du temps et de la mémoire. Il vient lui demander de l’eau ; elle lui offre une soupe. Moments d’émotion, et de gêne aussi pour le jeune homme, au cours desquels la femme lui montre des photos de son grand-père et reconnaît en lui l’homme qu’elle a sans doute aimé dans sa jeunesse. Ces moments tout simples marquent une journée particulière pour tous les deux, où quelque chose survient qui bouscule l’ordinaire de leurs vies et où le temps, le vent, les reflets de la lumière sur l’eau, les nuages et la pluie passent en laissant des traces.

Voyeurs captivés ou spectateurs hypnotisés, nous guettons quelque chose. Un événement ? Une chute ? Rien de tout cela n’est ici envisageable. Bien que le film pourtant nous réserve une surprise.

Simon Lavoie signe, à l’aide de plans fixes et de lents travellings, à travers une succession de citations de diverse nature (arrivée quasi cérémonielle d’une camionnette, vieille dame qui se dirige vers son jardin, orage qui s’abat sur un sous-bois), une sorte de tombeau cinématographique pour Tarkovski. Un tombeau, à la manière de celui que Ravel composa en hommage à Couperin, qui renferme non pas les images de ses films, mais plutôt l’essence de l’admiration que lui porte Simon Lavoie. On ne peut s’empêcher de penser au Nick’s Movie que Wenders a consacré aux derniers jours de Nicholas Ray. Pourtant, l’art, la manière, la matière, tout distingue ces deux entreprises. Tout sauf une idée essentielle : cet art à peine centenaire qu’est le cinéma, et qui est peut-être en train de s’éteindre, rend nécessaire la transmission directe, de réalisateur à réalisateur, d’une vraie ambition pour le cinéma. Car ce tombeau pour Tarkovski en laisse ainsi deviner un autre, pour le cinéma cette fois-ci. Un tombeau moins mélancolique qu’initiatique. La chapelle sera bientôt transformée en boutique pour souvenirs et artisanat. Il ne s’y est pas célébré de messes depuis si longtemps. « Mais si on en dirait, des messes, les gens viendraient ! » s’offusque la vieille femme. Mais la municipalité préfère repeindre, rénover, restaurer, redonner de la couleur à cette chapelle (comme on le fait pour certains chefs-d’œuvre du passé afin de les rendre plus accessibles aux spectateurs d’aujourd’hui). Mais la nature et le temps se ligueront et se déchaîneront pour empêcher cet outrage fait à la mémoire et à la transmission.

Simon Lavoie, qui visiblement envisage encore le cinéma comme un art quasi sacré, œuvre dans un temps antérieur au petit
commerce et au triomphe actuel du divertissement et de la distraction, dans le Québec des « dernières fiançailles », dans la Russie mémorielle d’Andreï Tarkovski, ce faiseur d’icônes qui cherchait à représenter l’invisible. C’est dans cette antériorité, dans cette étrangeté radicale que le cinéaste reconnaît la source de ses images. C’est dans cette épaisseur de la mémoire qu’il faut donc inscrire le cinéma de Lavoie, qui travaille et crée ses images en se livrant à un bouleversant
« exercice d’admiration ». À l’exemple du jeune fondeur de cloche d’Andreï Roublev, qui, à force de conviction et illuminé par ce qu’il faut bien appeler la foi, parvient à arracher à la glaise le timbre céleste d’une cloche sans en connaître encore le secret de fabrication, Lavoie livre déjà, avec Une chapelle blanche, une entreprise poétique de l’ordre de l’épiphanie. Et à l’instant miraculeux où la pluie s’abat sur le jeune homme qui se tient immobile au milieu des hautes herbes à l’orée d’une forêt, le spectateur peut s’exclamer sans hésiter, le souffle coupé par l’émotion : Quel chef-d’œuvre !

Québec, 2005. Ré. et scé. : Simon Lavoie. Ph. : John B. Ashmore. Décors : Valérie Seers. Mont. : Mathieu L. Denis. Son : Martin Allard, Hugo Brochu et Bobby O’Malley. Prod. : Metafilms inc. Int. : Hélène Loiselle et Marc Paquet. 39 minutes. Couleur.

Photo : Nadine Brodeur pour <i>24 images</i>
Photo : Nadine Brodeur pour 24 images
<b><i>Une chapelle blanche</b></i>. Une sorte de tombeau cinématographique pour Tarkovski.
Une chapelle blanche. Une sorte de tombeau cinématographique pour Tarkovski.